Les écoles italiennes priées de remballer leurs crucifix
Les écoles italiennes priées de remballer leurs crucifix
La Cour européenne des droits de l'homme juge la croix contraire à la liberté religieuse. Tollé.
Par ERIC JOZSEF Rome, de notre correspondant
Vade retro crucifix. La Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) a sommé hier l'Italie de remiser les croix chrétiennes qui ornent les murs des classes dans la plupart des écoles transalpines. Au nom de l'article 9 de la Convention des droits de l'homme, qui affirme la liberté de pensée et de conscience, la cour de Strasbourg a en effet estimé à l'unanimité que la présence de crucifix était, entre autres, contraire au droit des parents d'éduquer leurs enfants selon leurs convictions, et au droit des enfants à la liberté de religion. La sentence a immédiatement provoqué un petit séisme dans une péninsule très majoritairement catholique et toujours dans l'ombre du Vatican.
« aberrante ». Une grande partie de la classe politique, notamment dans la majorité de droite, juge la décision inacceptable considérant, en substance, qu'elle portait atteinte à l'identité et à l'indépendance du pays. « C'est une sentence aberrante qu'il faut repousser avec fermeté », a résumé l'ex-ministre ultra-catholique de la Culture, Rocco Buttiglione, avant de marteler : « L'Italie a une culture, une tradition et une histoire ».« Personne, et surtout pas une cour européenne idéologique, ne réussira à supprimer notre identité », a tonné la ministre de l'Education, Mariastella Gelmini, alors que le gouvernement Berlusconi a annoncé hier qu'il fera appel de la décision. Même son de cloche pour la conférence épiscopale italienne, qui parle de « vision partiale et idéologique ».
A Rome, la sentence de la cour européenne provoque d'autant plus la surprise que, jusqu'à présent, les recours en justice au niveau national avaient été repoussés. En 2003, Adel Smith, un père musulman et militant islamiste qui demandait le retrait du crucifix ou, en compensation, que l'on accroche aux murs de la classe de ses filles les versets du Coran, avait obtenu du tribunal de L'Aquila (Abruzzes) le retrait de la croix. Tollé. Quelques jours plus tard, la décision était annulée. De même, la longue bataille d'une citoyenne italo-finlandaise, Soile Lautsi, pour qu'on ôte le crucifix de l'école de ses filles, à Padoue (Vénétie), était restée vaine. Début 2006, le Conseil d'Etat avait en effet estimé qu'il « ne s'agit pas d'un symbole discriminatoire sur le plan religieux ».
Bien qu'en Italie, le catholicisme n'est officiellement plus religion d'Etat depuis 1984, la justice confirmait ainsi de facto la validité des ordonnances adoptées dans les années 20 sous le régime fasciste, prévoyant la présence du crucifix dans les lieux publics, écoles, commissariats ou tribunaux. Mais Soile Lautsi ne s'est pas résignée. C'est elle qui a présenté un recours devant la CEDH, laquelle a donc finalement estimé que « la croix pouvait aisément être interprétée par des élèves de tous âges comme un signe religieux, signe qui peut être perturbant pour des élèves d'autres religions ou athées ».
Prudents. Hier, le camp laïque s'est réjoui de la nouvelle en provenance de Strasbourg. Le petit juge de Rimini, Luigi Tosi, qui est toujours suspendu de ses fonctions pour avoir refusé, en 2003, de rendre la justice sous un crucifix, s'est félicité d'un « verdict cohérent avec les principes d'égalité et de liberté ». Le secrétaire des communistes du parti Refondation, Paolo Ferrero, a salué une décision qui « réaffirme la valeur de la laïcité de l'école et de l'Etat ». Les principaux leaders de l'opposition de gauche sont néanmoins restés prudents. Sachant que tous les sondages montrent qu'une large majorité d'Italiens approuve la présence du crucifix dans les lieux publics et le considèrent comme un symbole culturel plus que religieux, le nouveau secrétaire du Parti démocrate, Pierluigi Bersani, a estimé qu'une « vieille tradition comme le crucifix ne peut offenser personne. Parfois, le bon sens finit par être victime du droit ».
Hormis quelques francs-tireurs, la droite, pour sa part, fait bloc pour critiquer la sentence. Y compris le président de la Chambre des députés, Gianfranco Fini (droite nationaliste). Prenant en compte l'évolution de la société italienne et la présence de plus en plus nombreuse d'enfants d'immigrés musulmans dans les écoles de la péninsule, Fini avait proposé le mois dernier d'introduire dans les établissements publics l'enseignement facultatif de la religion musulmane au même titre que l'heure de catéchisme. Hier, il a toutefois affirmé que « la laïcité des institutions ne doit pas nier le rôle du christianisme dans la société et l'identité italiennes ».
En cas de rejet du recours du gouvernement italien devant la cour de Strasbourg, des dizaines de milliers de crucifix devront, en principe, être rangés dans les tiroirs dans les trois mois.


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