Les Européens ont-ils les moyens de leur protection sociale ? Bruno Palier, politiste a coordonné pendant 6 ans les recherches du réseau RECWOWE (Reconciling Work and Welfare in Europe) financé par la Commission Européenne. Il décrypte comment la crise terrasse le modèle néolibéral et dénonce l’aveuglement persistant des États et de la Commission européenne. Il faut que le système s’écroule pour qu’une nouvelle pensée économique puisse imposer un autre modèle social européen. Bilan.

Peut-on réconcilier le travail et la protection sociale dans nos économies en récession ?

Dans notre réseau de recherche, pour mieux saisir les évolutions des relations entre travail et protection sociale, nous avons travaillé sur les tensions à l’œuvre : entre l’accroissement de flexibilité exigé par les marchés du travail et les besoins de sécurité ressentis par les citoyens ; entre le travail et la vie de famille, en partie générées par des modèles familiaux de plus en plus fluides et une organisation du travail de plus en plus flexible ; entre la quantité et qualité des emplois créés. Enfin, il est difficile de concilier les systèmes de protection sociale existants avec les exigences induites par la création d’emploi post-industriels.

Nous avons voulu faire travailler conjointement des experts européens qui n’en avaient pas l’habitude.

Nous nous sommes rendus compte qu’à l’échelle européenne, l’accès à la protection sociale est souvent problématique. Une grande partie de la population active a des parcours professionnels hachés et atypiques (entre 20 et 40%). Il est clair, qu’il faut permettre à ces individus d’acquérir des droits sociaux, à la retraite notamment. Sinon vous créez de la pauvreté à retardement. Et nous avons déjà 12 millions de travailleurs pauvres en UE. En France, le temps partiel est subi, il est très court, dans des emplois qui ne bénéficient de peu de protection, d’aucune perspective de carrière. Au Pays-Bas en revanche, les temps partiels équivalent à minima 60 et 75% du temps complet, et les droits à la retraite sont pleins…

Vous constatez que la dualisation du marché du travail est une tendance longue. Que change la crise ?

En effet depuis le début des années 2000, le taux d’emploi a augmenté régulièrement, mais le taux de pauvreté a stagné. Cela veut donc dire que nous n’avons pas créé des emplois de qualité. La position des outsiders se détériore, et celles des Insiders est plus ou moins constante, à la condition que ces dernies fassent preuve de toujours plus de productivité.

Avec la crise, les moins qualifiés ont été les premiers licenciés. Et ils ne trouvent plus de travail. Ce sont surtout des hommes, leur taux de chômage est aussi élevé que celui des femmes. Même aux États-Unis, le chômage reste très élevé et il n’y a pas de reprise. Ce n’était jamais arrivé avant. Des économistes néo-classiques vous diront que c’est parce que le modèle social n’est pas assez dérégulé. C’est faux.

Que s’est-il passé ? Un nouveau prolétariat des services a émergé. Les services sont demandeurs de qualifications variées. La qualité des emplois est très polarisée. Les très qualifiés vont dans la recherche et développement, les secteurs high tech, le secteur financier. Les peu qualifiés vont dans les services de l’hôtellerie-restauration, la propreté, l’aide à la personne, le transport, etc. La pauvreté est causée par les faibles rémunérations, mais aussi par l’exclusion sociale et la faible représentation syndicale de ces personnes pour exercer leurs droits sociaux.

Quels sont modèles qui ont le mieux résisté à la crise en Europe ?

Avant la crise, les lignes directrices européennes envisageaient seulement deux voies : nordique ou britannique. Le modèle britannique très dérégulé a échoué. La City détruit de l’emploi aujourd’hui. Si les Britanniques s’inquiètent de leurs enfants, c’est parce que 300 000 d’entre eux menacent de tomber dans la pauvreté. Les Français renoncent à s’en occuper, parce qu’on en fait assez …

Le modèle nordique est un modèle social très intégré, mais en difficulté. Le Premier ministre conservateur suédois John Fredrik Reinfeldt a introduit un virus qui grignote les bases du modèle, les déductions fiscales pour les emplois à domicile et les écoles « libres ». Les plus riches peuvent contester le paiement d’impôt car ils ne font pas appel à un service public gratuit. Or pour que le modèle social nordique fonctionne, il faut que le plus grand nombre de personnes possible paie des impôts. Certains métiers ne seront jamais assumés par le secteur privé, car leur profitabilité économique est faible.

Une 3ème voie se dessine, car l’Allemagne sort victorieuse de la crise. L’Allemagne s’est serré la ceinture dans les années 2000. Elle a réussit un positionnement de qualité, haut de gamme, avec des PME puissantes. Elle a contraint les demandeurs d’emploi à reprendre un emploi sur le second marché du travail, avec les réformes Hartz. Avec une conséquence dramatique : la création d’une grande pauvreté chez 7 millions de travailleurs, qui ont des métiers au rabais (Mini-jobs, midi jobs, job à un euro). Dans la crise, l’Allemagne a résisté avec le chômage partiel, la formation, et la reconversion quasi écologique, même si le charbon et l’industrie restent la base énergétique.

Quelles leçons tirez-vous du cas français ?

En France comme en Italie, il existe plus de dualisme qu’ailleurs, car au moment des réformes du marché du travail des années 80-90, l’adaptation française du néolibéralisme a été hémiplégique. On a gardé certaines personnes sous statut, en sacrifiant les autres, soir par l’interim, soit en créant des sous-statuts, validés par les syndicats. On a créé un deuxième monde de protection sociale. On a aussi compressé les effectifs, pour accroître la productivité : faire comme avant, voire mieux, mais avec moins de monde. On joue le jeu de l’hyper productivité. Les moins productifs sont rétrogradés sur un second marché du travail. Ceux qui sont en emploi protégé sont pressés comme des citrons. Pour les moins qualifiés, les emplois les moins attractifs sont mal payés, dévalorisés et pénibles, alors que ce sont des emplois qui demanderaient une vraie professionnalisation.

En 2000, on a combiné baisse du coût du travail et 35h. Les exonérations de charges Fillon coûtent 23 milliards par an. Les emplois Borloo sans garanties et protection sociale coûtent 3 milliards. La fonction publique était à l’abri, mais cela change.

Pour créer des emplois, nous avons favorisé la baisse des coûts, mais c’est soutenir la création des emplois en bas de l’échelle des salaires. C’est une stratégie low cost, alors qu’il faudrait une stratégie inventive pour créer des emplois de qualité.

Cette stratégie low cost est une stratégie d’appauvrissement des emplois, des salariés, de l’Etat. Si nous devenons pauvres, il faut abandonner notre protection sociale de riches, ou redevenir riches.

Notre spécialisation est trop moyenne. Nous sommes sur des secteurs extrêmement compétitifs alors qu’on ne sait toujours pas produire aussi peu cher que les autres, et qu’on arrive pas à penser à une différenciation autre que sur le prix. Il faudrait avoir une stratégie de montée en gamme, en qualité, à l’allemande. Pour le moment, on se contente d’investir dans des trains à grande vitesse, qui ne vont pas si vite, des centrales nucléaires qui fuient. Les aides à l’industrie automobile vont servir à mieux licencier et à mieux délocaliser…

La réindustrialisation de la France est une chimère. Nous ne sommes plus une économie industrielle, mais une économie de service post-industrielle.

Quel est le bilan de l’européanisation des réformes de protection sociale ?

Chaque pays fait son Europe. Les impulsions européennes récentes fixent des objectifs pour augmenter le taux d’emploi et diminuer la pauvreté. C’est trop peu. RECWOWE a formulé des propositions susceptibles de façonner les politiques publiques, tant au plan communautaire que national. Il y a urgence car la protection sociale est en retrait partout. Les États cherchent à la compenser en ouvrant le « marché » au privé ; les plus riches se retourne donc vers le privé. Les mutuelles augmentent, etc…

Pourtant la crise financière et économique révèle que le néolibéralisme pur est dépassé. Pour l’instant la Commission reste aveugle, elle reste figée dans le schéma de pensée des années 1980 et 1990 de la Banque Mondiale et le FMI. Pourtant même ces derniers ont abandonné la théorie du « trickle-down », du ruissellement, qui veut que l’économie se développe si les riches sont plus riches et libres d’investir dans l’économie (d’où les baisses d’impôts pour les plus riches). Ce modèle a fait long feu. Le trickle-down est une erreur, car le capitalisme n’est pas alimenté par Mme Bettencourt. Les marchés ne se sont pas révélés de bons investisseurs : court termistes, spéculatifs…

Le FMI et la Banque Mondiale se sont aussi rendus compte que les ajustements structurels avaient eu des effets pervers en Amérique latine. La Corée qui n’avait pas suivi leurs injonctions a investi massivement dans l’éducation et les nouvelles technologies et s’en est très bien sorti ! Même l’OCDE s’intéresse enfin aux inégalités depuis 2008, mieux vaut tard que jamais !

La Commission européenne n’en est pas encore persuadée – Lisbonne préconisait la création d’une économie de la connaissance qui devait créer plus et de meilleurs emplois ; Il s’agissait de toruver un nouvel équilibre entre l’économique et le social. Mais dès mars, les économistes ont gagné sur les sociaux, les lignes directrices de l’emploi ont été assujetties aux orientations de politiques économique. La stratégie « Europe 2020 », le « six pack » et le « pacte euro plus » sont du même acabit. Les plans d’assainissement finanicers actuels cherchent à imposer modération salariale, réforme des rertaites, privatisation des services, notamment sanitaires et sociaux… Ils appellent à décentraliser les négociations salariales, alors qu’on sait très bien qu’elles sont toujours plus inégalitaires quand elles sont décentralisées.